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Grece Ancienne
de Memphis
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Socrate
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Socrate, philosophe de la Grèce antique, considéré
comme le père de la philosophie occidentale, l'inventeur
de la science morale et de la philosophie conceptuelle.
Biographie
Socrate naquit en 469 avant J.C. (troisième année
de la 77e olympiade), sans doute au mois de mai (6 du mois thargélion),
près d'Athènes, dans le dème d'Alopèce,
dème qui faisait partie de la tribu d'Antiochide.
Son père, Sophronisque, était sculpteur, et sa
mère, Phénarète, sage-femme. Socrate avait
un frère, Patroclès, fils du premier mari de sa
mère.
Nous ne savons que peu de choses de sa jeunesse. Qu'il fut
esclave semble n'être qu'une hypothèse ; il reçut
sans doute une éducation classique, que la loi athénienne
obligait un père à donner à son fils :
gymnastique, musique (art du chant, de la danse mais
d'après Lucien de Samosate, dans De la danse, Socrate
n'appris la danse que dans sa vieillesse ; Xénophon nous
représente ainsi le vieux Socrate dansant dans sa maison
; apprentissage de la lyre on sait d'après Platon
que Socrate composa sur des fables alors qu'il était
en prison), grammaire (ce qui implique l'étude de Homère,
d'Hésiode et d'autres poètes). Diogène
Laërce (II, 42) cite le début d'un péan et
d'une fable attribués à Socrate :
« Apollon Délien, salut, et Artémis, enfants
illustres. »
« Ésope dit une fois aux habitants de la ville
de Corinthe
de ne pas juger la vertu à l'aune de la sagesse d'un
verdict populaire. »
Socrate semble ne pas s'être contenté de cette
éducation. D'après Maxime de Tyr, Socrate s'adressa
à toutes sortes de maîtres dès sa jeunesse.
Chose peut être remarquable en ce temps, parmi ses maîtres,
Socrate place plusieurs femmes : Aspasie, compagne de Périclès,
célèbre tant par sa beauté que par son
esprit ; Diotime, prêtresse de Mantinée, qui enseigna
à Socrate la science de l'amour, mais cette femme est
peut-être un personnage inventé par Platon. Selon
le même auteur, Socrate se serait instruit tout au long
de sa vie : il dit être le disciple de Prodicosde Céos,
et il fréquente les sophistes (Protagoras, Hippias d'Élis,
Polos) ; il aurait appris le musique auprès de Connus
ou de Damon, la poésie avec Evénus, l'agriculture
auprès d'Ischomaque, et la géométrie avec
Théodore. Il aurait été le disciple du
physicien Aechelaus. Il disait ne rien comprendre à Héraclite.
Ces renseignements doivent cependant être considérés
avec prudence, car les témoignages, sur ces points comme
sur d'autres ne concordent pas toujours. On a notamment souligné
le ton ironique de Socrate lorsqu'il prétend être
le disciple de quelqu'un (cf. par exemple Plutarque, Vie de
Périclès, 24).
Selon plusieurs témoignages, il est possible que Socrate
exerça d'abord le métier de sculpteur. On lui
attribue à tort ou à raison une statue des Grâces,
qui se trouvait devant l'Acropole. D'après d'autres témoignages,
il aurait été banquier. Selon Démétrius
de Byzance, c'est Criton qui lui permit de vivre dans un certain
loisir pour se consacrer à la philosophie. Il semble
avoir disposé ainsi d'une fortune assez confortable.
En revanche, d'après Platon, Socrate aurait vécu
dans une grande pauvreté, et cette affirmation est confirmée
par Xénophon (Mémorables, I, 2, 1). Ce point est
également confirmé par les surnoms dont l'affublent
les comiques (cf. Eupolis) : le gueux, le mendiant, le va-nu-pieds,
etc. Il a également été représenté
comme un clochard, sale, se faisant battre par des individus
exaspérés par sa manie de la discussion.
Il semble qu'il s'intéressa d'abord à la philosophie
de la nature et aux spéculations de nature physique,
mais qu'il fut déçu par les explications purement
causales d'Anaxagore. Mais lApologie de Socrate affirme qu'il
ne s'est jamais intéressé à de telles recherches.
Il semble aussi s'être particulièrement intéressé
à l'art de distinguer le sens des mots enseigné
par Prodicos, bien qu'il s'y réfère quelquefois
avec ironie. Il eut de nombreux disciples : Xénophon,
Platon et Alcibiade, son préféré, qu'il
sauva à Potidée, une des rares fois où
il sortit Athènes. Il sauva Xénophon à
Délion, contre les Perses.
Sous la tyrannie des Trente, il lui fut interdit d'enseigner.
Socrate se maria au moins une fois, avec Xanthippe, qui passe
pour une femme particulièrement acariâtre et dont
il eut un fils, Lamproclès. Il fit peut-être un
second mariage, avec Myrtho, la fille d'Aristide, qui lui aurait
donné deux autres fils.
Vivant pauvrement, n'exerçant aucun métier, il
parcourait les rues d'Athènes, vêtu plus que simplement
et sans chaussure, dialoguant avec tous, en cherchant à
les rendre plus sages par la connaissance de leur ignorance.
« Je sais que je ne sais rien ». Il prétend
avoir reçu pour mission d'éduquer ses contemporains
: c'est Apollon « qui lui avait assigné pour tâche
de vivre en philosophant, en se scrutant lui-même et les
autres. » (Platon, Apologie de Socrate, 21 a ; 28 e)
Et, en effet, la Pythie de Delphes avait répondu à
Chéréphon que nul n'était plus sage que
Socrate. Cette mission divine s'exprime également par
le démon de Socrate, un signe divinatoire, une sorte
de voix intérieure qui lui révèle les actes
dont il faut s'abstenir (Platon : Euthyphron, 3 b; Alcibiade,
103 a à 105 e ; Xénophane, Mémorables,
I, 1, 2-4)
Il enseigne, ou plus exactement questionne, gratuitement
contrairement aux sophistes. Cette mission le fait à
ses yeux le seul citoyen véritable, c'est-à-dire
le seul qui s'interroge sérieusement sur la vie politique.
Il s'oppose en cela au caractère démagogique de
la démocratie athénienne qu'il veut secouer par
son action, et sa manie du questionnement qui ne cesse du matin
au soir, car il est « attaché aux Athéniens
par la volonté des dieux pour les stimuler comme un taon
stimulerait un cheval. » (Apologie de Socrate, 30 e)
Les dix dernières années de la vie de Socrate
nous sont presque totalement inconnues.
Le procès de Socrate
Plusieurs aristocrates affirmèrent voir en lui un esprit
pervertissant les valeurs morales traditionnelles et donc un
danger pour l'ordre social. En 399 av. J.-C., Socrate se vit
accusé par Anytos, un membre éminent du parti
démocratique, ainsi que deux de ses amis, des deux crimes
suivants (Platon, Apologie de Socrate, 24 bc ; Euthyphron, 2
d 3 b ; Xénophon, Mémorables, I, 1) :
ne pas reconnaître les dieux de la cité et introduire
des divinités nouvelles ;
corrompre la jeunesse.
Il fut reconnu coupable avec huit voix d'avance seulement. Comme
peine alternative à celle demandée par ses accusateurs
(la peine de mort), il proposa alors d'être hébergé
et nourri au Prytanée pour le reste de ses jours. En
effet, pour inciter les parties à la plus grande modération,
les juges devaient non pas déterminer leur propre sentence,
mais choisir celle qui, des deux parties, leur paraissait le
plus raisonnable. Socrate avait donc la possibilité de
proposer une peine qui eût sans doute été
acceptée par les juges.
Socrate se vit donc condamné par 281 voix contre 278
à boire la ciguë. Ayant pendant son emprisonnement
l'occasion de s'enfuir, il refusa de le faire au motif que le
respect des lois de la cité était plus important
que sa propre personne. Un esprit analogue animera bien plus
tard Régulus.
La mort de Socrate
Socrate passa les jours qui précédaient sa mort
à dialoguer avec ses amis. Son dernier jour nous est
raconté par Platon (cf. Phédon) : il s'agit d'un
dialogue sur l'immortalité de l'âme, dont la morale
est que le sage doit espérer en un séjour divin
après la mort. Il affirma avant sa mort croire aux dieux
athéniens comme n'y croit aucun de ses accusateurs, et
indiqua à ses amis qu'il « [devait] un coq à
Esculape » pour l'avoir guéri de cette maladie
qu'est la vie en ce monde.
Le reste d'Athènes, par la suite, prit très mal
la condamnation de Socrate. Les Athéniens qui avaient
participé à sa condamnation furent bannis de la
cité, et une statue fut érigée pour perpétuer
son souvenir. Les récits de Platon et Xénophon
sur le sujet se sont montrés plus durables que celle-ci.
Son caractère
Socrate était physiquement très laid : il ressemblait
à un silène (cf. Le Banquet). Un tel visage était
moralement scandaleux, car la laideur était considérée
par les physionomistes de l'époque comme l'indice de
l'intempérance et du vice :
« [...] ne savons-nous pas le jugement que porta un jour
de Socrate le physionomiste Zopyre, qui faisait profession de
connaître le tempérament et le caractère
des hommes à la seule inspection du corps, des yeux,
du visage, du front ? Il déclara que Socrate était
un sot et un niais, parce qu'il n'avait pas la gorge concave,
parce que tous ses organes étaient fermés et bouchés
; il ajouta même que Socrate était adonné
aux femmes ; ce qui, nous dit-on, fit rire Alcibiade aux éclats.
» (Cicéron, Du destin, V, 10)
Mais si cette observation nous renseigne sur les préjugés
qui avaient cours en Grèce sur l'apparence physique,
elle nous donne pourtant de précieux renseignements sur
le caractère de Socrate par la réponse de ce dernier
rapportée par Cicéron :
« Zopyre, qui se donnait pour un habile physionomiste,
l'ayant examiné devant une nombreuse compagnie, fit le
dénombrement des vices qu'il découvrait en lui
: et chacun se prit à rire, car on ne voyait rien de
tout cela dans Socrate. Il sauva l'honneur de Zopyre, en déclarant
que véritablement il était porté à
tous ces vices, mais qu'il s'en était guéri avec
le secours de la raison. » (Cicéron, Tusculanes,
IV, 37)
Son caractère violent est confirmé par un des
témoignages les plus directs que nous possédions,
celui de Spintharos : son fils rédigea les souvenirs
de celui-ci sur Socrate dont il était le contemporain
:
« Nul n'était plus persuasif grâce à
sa parole, au caractère qui paraissait sur sa physionomie,
et, pour tout dire, à tout ce que sa personne avait de
particulier, mais seulement tant qu'il n'était pas en
colère ; lorsque cette passion le brûlait, sa laideur
était épouvantable ; nul mot, nul acte dont il
s'abstînt alors. » (in Porphyre de Tyr, Histoire
des philosophes)
Selon Émile Bréhier (Histoire de la philosophie),
cette nature violente qu'il a maîtrisée explique
sans doute la fascination qu'il exerça sur des hommes
aussi ardents qu'Alcibiade et Platon.
La philosophie de Socrate
Les interprétations de la pensée de Socrate sont
assez diverses. Socrate n'ayant rien écrit de ses idées,
nous le voyons par les yeux de ses proches, de ses biographes,
de ceux qui en ont proposé une lecture, et des différents
courants qui se sont réclamés de lui après
sa mort. Le plus ancien de tous les témoignages sont
Les Nuées d'Aristophane, qui date de 423, alors que Socrate
avait 47 ans. Et il avait plus de 60 ans quand il rencontra
Platon.
Comment Socrate lui-même se voyait-il, lui dont la devise
était Connais-toi toi-même, voila une question
difficile qui est souvent ensevelie sous la multitude des interprétations.
Néanmoins, il est possible en confrontant ces interprétations
soit de formuler quelques hypothèses relativement solides
(ainsi, certains points sont connus par des témoignages
d'une fiabilité relativement sûre), soit de présenter
les divers aspects de la philosophie de cet homme, tels qu'ils
ont été compris, même s'ils paraissent contradictoires.
Les sources
Avant d'exposer ce que nous pouvons savoir de Socrate, voici
quelques éléments sur l'héritage socratique.
Les premiers témoignages
Outre les dialogues socratiques, on peut distinguer trois types
de représentations de Socrate chez Platon :
défense de Socrate (Apologie de Socrate, Criton) ;
idéalisation de Socrate (Phédon, Le Banquet, Théétète,
Parménide) ;
Socrate, porte-parole de la doctrine de l'Académie.
Xénophon a qui on doit un témoignage historique
de la vie de Socrate, qui est jugé généralement
assez médiocre en tant que document sur la pensée
de Socrate.
Il nous reste également des fragments de dialogues socratiques
de Phédon (parmi ses uvres : Simon), d'Eschine
et quelques donnés d'Aristote.
Autres traditions
Certaines traditions hostiles à Socrate nous fournissent
quelques éléments :
un pamphlet de Polycrate écrit en 390 ;
hostilité des Épicuriens (voir Cicéron,
Brutus, 85) :
Philodème de Gadara blâme l'ironie socratique comme
une forme d'orgueil ;
Porphyre, Histoire des philosophes, fragments 8 et 9 ;
Libanios (un rhéteur).
Socrate et la physique
Nous ne savons rien avec certitude des idées de Socrate
jeune, et même du Socrate de la maturité. Les témoignages
sur ces points ne s'accordent pas, mais on peut faire quelques
hypothèses. Dans le Phédon et dans les Nuées,
Socrate est censé s'être d'abord intéressé
aux spéculations de la physique.
Mais cet intérêt est catégoriquement nié
dans l' Apologie de Socrate, et le caractère historique
de cette dernière uvre semble devoir la rendre
plus fiable que les uvres d'un comique (Aristophane) ou
d'un disciple qui met, dans le Phédon, dans la bouche
de son maître sa propre théorie des Idées.
Bien plus, dans l'Apologie, Platon fait dire à Socrate
que si beaucoup le prennent pour un physicien ou un sophiste,
c'est que ses ennemis l'ont fait passé pour tel ; et
nous avons également un témoignage d'Aristote
qui va en ce sens (La Métaphysique, Livre alpha, 6, 987).
Il semble possible d'inférer de l'ensemble de ces témoignages
que, si Socrate connaissait vraisemblablement les théories
physiques, il s'est toutefois essentiellement préoccupé
de questions bien différentes tout au long de sa vie,
en déclarant vaines et contradictoires les spéculations
des physiologues sur l'unité et la multiplicité,
sur le repos et le devenir de l'être, etc. Ce rejet de
la physique ne semble pas être particulièrement
spécifique à Socrate : selon Émile Boutroux,
les Grecs étaient un peuple politique, artiste et religieux
; la physique ne faisait pas essentiellement partie de leur
culture.
Selon Xénophon (Mémorables), Socrate divisait
les choses en deux : les choses humaines (la piété,
la beauté, le juste, les questions politiques, etc.)
et les choses divines (la formation du monde par exemple). Nous
pouvons connaître les premières par le raisonnement,
mais la connaissance des secondes est réservée
aux dieux. On voit là le caractère religieux de
la pensée socratique : les physiciens renversent l'ordre
divin de la connaissance, et leurs recherches sont donc impies.
Socrate est aussi celui qui substitue aux causes physiques
des Présocratiques des causes finales expliquant les
phénomènes naturels et moraux. Il est l'auteur
d'une métaphysique spiritualiste. (cf. Phédon)
Socrate loue en effet l'idée d'Anaxagore selon lequel
il existe une cause ordonnatrice et rejette toute notion de
cause mécanique.
Néanmoins, Socrate ne rejette pas pour autant l'idée
de science. Quand il objecte aux physiologues, c'est pour demander
si ceux-ci estiment connaître assez les choses humaines
pour se sentir le droit de spéculer sur ce qui est de
l'ordre du divin. Il est donc certain que Socrate retient l'idée
de science, mais qu'il en change l'objet en l'appliquant aux
hommes : il conserve la forme de la recherche physique, mais
il en rejette le fond.
Socrate et les sophistes
Il en va d'une manière assez similaire en ce qui concerne
son attitude envers la sophistique : Socrate ne rejette pas
toute la sophistique. En effet, pour Socrate, la sophistique
est un art royal (Mémorables, IV, 2, 11). Mais Socrate
procède à une distinction entre la fin et les
moyens.
La fin de la sophistique est de faire des hommes capables de
bien parler et de bien agir, capables de gérer les affaires
publiques et les affaires domestiques. Socrate approuve ce but
; il est entièrement d'accord avec les sophistes pour
dire que l'homme ne doit s'occuper que des affaires qui le concernent,
i.e. ce qui concerne l'homme en tant qu'homme et sa culture.
L'idée que se font les sophistes de l'instruction est
ainsi de cultiver en l'homme des facultés universelles.
Cependant, au contraire des sophistes, Socrate ne valorise pas
l'homme pour la raison que les dieux n'existe pas : ce sont
au contraire les limites de l'homme relativement au divin qui
imposent que l'on s'occupe de cultiver nos facultés dans
les bornes de ce qui nous est donné.
Quant aux moyens de la sophistique, qui consistaient dans l'exercice
et la routine, i.e. dans l'art, il les rejette. Pour éprouver
la valeur de ses moyens, Socrate part du principe que le signe
d'une capacité acquise est le savoir. Or, le signe du
savoir est la capacité à transmettre ce que l'on
sait. Socrate entreprit donc d'interroger les sophistes sur
la nature du juste, du pieux, de la vertu, etc., et il trouva
que ces sophistes ne répondaient pas d'une manière
satisfaisante et se trouvaient souvent en contradiction avec
eux-mêmes. Socrate impute ces défauts aux lacunes
théoriques de la sophistique et il soulève plusieurs
difficultés inhérentes à cette pratique
:
une communication purement technique ne suscite pas l'art,
mais l'imitation ignorante du disciple ;
un art ne peut être une fin pour lui-même : car,
en lui-même, il ne rend personne meilleur ;
en conséquence, pratiquée en tant que pure technique,
la sophistique est une routine qui produit indifféremment
des choses bonnes ou des choses mauvaises.
le résultat de la sophistique est donc la routine dénuée
de savoir théorique, l'ignorance, le hasard.
cette pratique de l'art est non seulement nuisible, mais elle
est impossible : on ne peut rien apprendre par la seule pratique,
et ses conséquences sur l'éducation et la politique
ne peuvent qu'être catastrophiques.
En conclusion, l'art suppose la science. Alors que les physiologues,
selon Socrate, ont eu l'idée de la science sans la matière,
les sophistes ont eu l'idée de la matière - mais
sans la science. Il apparaît ainsi une conception de la
sagesse, qui, en réunissant l'art et la science, serait
capable de se suffire à elle-même et de former
les hommes, et dans laquelle se trouverait le bonheur véritable.
Telle est la signification du Connais-toi toi-même.
Connais-toi toi-même
Cette devise est assurément le point de départ
de la sagesse socratique. Mais on peut douter qu'elle invite
à se connaître soi-même en tant que particulier
; bien plutôt, se connaître, c'est se connaître
en tant qu'homme, en s'élevant au-dessus de ses sentiments
particuliers et de ses opinions qui ne sont toujours qu'une
illusion de savoir ; cette connaissance est d'ailleurs la seule
qui soit à notre portée. La science de l'être
des physiologues est en effet une chimère ; il reste
à connaître l'homme, mais cette science de l'homme
moral est d'une infinie complexité, sa recherche ne semble
pas pouvoir prendre fin :
« Je cherche si je suis un animal plus compliqué
que Typhon et plus méchant, ou si ma nature est simple
et participe au divin. » (Phédon, 230a)
L'ignorance de soi-même fait l'homme dépendant
et esclave (Mémorables, IV,2). En revanche la connaissance
de notre nature, de ce que nous sommes, nous rend libres et
capables de nous suffire à nous-mêmes. C'est là
proprement que se constitue l'idée d'une science morale,
dont la possession nous rend heureux. Mais cette science socratique
soulève plusieurs difficultés relatives à
la méthode.
La méthode socratique
Comment en effet concevoir une science qui puisse s'appliquer
aux choses humaines ? Pour les sophistes, ce dernier domaine
ne contient que des choses particulières et contingentes
: la science est donc ici impossible s'il est vrai qu'il n'y
a de science que de l'universel. Les dialogues socratiques montrent
également la difficulté de cette tâche,
par leur caractère souvent aporétique. Cherchant
ce qu'est telle ou telle vertu, les interlocuteurs ne parviennent
jamais à en fournir une définition logiquement
satisfaisante. La réflexion éthique de Socrate
porte donc avant tout sur la méthode, et la méthode
socratique a une finalité éthique.
On attribue à Socrate l'invention de la définition
; la détermination du concept serait alors ce en quoi
consiste la science, et il suffirait d'appliquer cette idée
abstraite de la science au domaine de l'expérience. Toute
sa pensée peut se résumer, selon l'historien de
la philosophie Édouard Zeller, à la refondation
de la philosophie sur le général - ou concept
- comme objet de la science. Son uvre principale fut donc
une invention théorique, si l'on s'appuie, pour étayer
cette interprétation, sur le témoignage d'Aristote
(La Métaphysique, Livre M, 4, 1078 b) :
« Socrate traite des vertus éthiques, et à
leur propos, il cherche à définir universellement
[...] ; il cherche ce que sont les choses. [...] Ce que l'on
a raison d'attribuer à Socrate, c'est à la fois
les raisonnements inductifs et les définitions universelles
qui sont, les uns et les autres, au début de la science.
Mais pour Socrate les universaux et les définitions ne
sont pas des êtres séparés ; ce sont les
platoniciens qui les séparèrent et ils leur donnèrent
le nom d'idées. »
Socrate rechercha donc le ti esti, i.e. l'essence des choses,
mais sans la placer en dehors du monde, comme le fera Platon,
au grand étonnement, dit-on, de son maître : selon
Diogène Laërce, après avoir entendu une lecture
du Lysis, Socrate s'exclama: « Comme ce jeune homme me
fait dire des choses qui ne sont pas de moi ! »
Mais cette interprétation (de Zeller, de Schleiermacher,
et Aristote était manifestement de cet avis) fait de
la méthode socratique quelque chose d'antérieur
à l'éthique ; cela est sans doute vrai pour Platon
et pour Aristote lui-même. Mais dans le cas de Socrate,
l'interprétation demande que l'on parte de ce qui pour
lui faisait question, et non de l'utilisation qui a été
faite ultérieurement de sa pensée. Or, pour Socrate,
la question est de savoir de quelle manière une science
peut être une science qui aurait pour objet la vertu et
le bonheur. Les aspects scientifique et moral ne sont donc pas
séparables ni ontologiquement ni chronologiquement.
Le critère
Le critère du savoir est pour Socrate l'accord avec soi-même
et avec les autres ; c'est dans ce rapport de l'esprit à
lui-même que réside la certitude. La science a
pour objet le général. En conséquence,
l'analyse morale porte sur ce qu'il y a de commun à des
actions, et non sur l'action elle-même. Par exemple :
par quoi une action juste est-elle dite juste ? Nous avons une
notion du juste, puisque nous l'utilisons pour qualifier certaines
actions particulières. Et ce sont des notions de ce genre
qui permettent l'accord des esprits par le dialogue au-delà
des querelles sur les mots.
Le dialogue
Il est donc nécessaire de se tourner vers les autres,
dans cette recherche de la définition des réalités
morales. Le dialogue (la dialectique) est rendu nécessaire
par l'objet même de la recherche : c'est l'homme. Il s'agit
d'une part de savoir sur quels sujets les hommes sont en accord
; et d'autre part d'instruire les autres sur ce dont on a la
certitude. Chaque interlocuteur possède en outre en lui-même
le critère qui permet à un dialogue de se dérouler
fructueusement, puisque chacun porte en soi la nature humaine
que l'on cherche à connaître. Pourtant un des premiers
résultats de la recherche socratique est que les hommes
ignorent souvent ce qu'ils sont et ce qu'ils font : Charmide
est un adolescent réservé, mais il ignore ce qu'est
la réserve ; Lachès et Nicias sont courageux,
mais ils ne savent pas définir le courage. Par là,
un résultat au moins est atteint : les interlocuteurs
de Socrate apprennent à se connaître eux-mêmes
en tant qu'ignorants. Ils se défont de leurs illusions
sur eux-mêmes et sont forcés de regarder en eux-mêmes.
C'est pourquoi le dialogue a un caractère psychologique
très violent. Ménon parle de l'effet de la torpille
; le contact avec Socrate paralyse et déconcerte. C'est
pourquoi, certains, comme Alcibiade, fuient Socrate par peur
de ce changement de direction du regard vers l'intérieur
:
« les discours de la philosophie blessent plus sauvagement
que la vipère. » (Le Banquet)
De par ces caractéristiques, la dialectique possède
certaines conditions :
« À ceux qui se possèdent et à ceux-là
seulement, il est donné de rechercher en tout ce qui
est le mieux ; et, distinguant les choses par une dialectique
d'actions et de paroles, selon les genres auxquelles elles appartiennent,
de choisir les bonnes et de s'abstenir des mauvaises. »
(Mémorables, IV, 5, 11)
La dialectique n'est donc pas simplement un moyen de la science,
moyen qui s'appliquerait à son objet de l'extérieur,
mais elle est essentiellement une partie de la sagesse. Pour
Socrate, il faut donc toujours examiner les choses en commun
; pas de science de l'homme sans cela.
La maïeutique
L'idée d'une maïeutique est déjà présente
dans l'idée de la dialectique présentée
dans la section précédente. En effet, la stupeur
que provoque Socrate, tient essentiellement du fait que ses
interlocuteurs sont mis face à leurs propres contradictions
; ces contradictions qui naissent de ce regard tourné
soudainement sur soi-même, engendrent des troubles de
l'âme dont elle a besoin de se délivrer. Socrate
va alors devenir un accoucheur des âmes, art qu'il dit
tenir de sa mère Phénarète (Théétète,
148 e).
Dans les dialogues qu'il entreprend, Socrate est généralement
celui qui interroge ; ses questions ont pour but de faire venir
à la parole les idées de ses interlocuteurs, pour
en examiner ensuite la cohérence : s'agit-il d'une chimère
ou de quelque chose de viable ? (Théétète)
Ainsi, dans ces dialogues, Socrate ne se présente-t-il
pas comme celui qui sait, mais comme un ignorant, comme un esprit
stérile en ce qui concerne de sagesse, et qui ne possède
qu'un seul art, celui de la maïeutique.
Socrate et la religion
Mais la pensée socratique a aussi un caractère
religieux, dans la mesure où par l'oracle de Delphes,
Socrate se donne la mission de débusquer les faux sages.
Socrate est profondément religieux, voir quelque peu
mystique ; on peut parler de foi en un dieu, de l'admiration
de ses uvres et de sa providence. Son uvre est donc
d'inspiration divine, mais elle a en outre une dimension politique
qui vise à réformer la Cité.(cf. Apologie
de Socrate)
Quelques théories sur
sa personnalité
La personnalité de Socrate a fait l'objet de nombreuses
spéculations. Outre les philosophes et les moralistes,
bien des psychologues ont prétendu expliquer le caractère
de Socrate. La psychologie et la philosophie du XIXè
siècle se sont particulièrement penchées
sur ce cas jugé parfois pathologique. De son vivant déjà,
un physionomiste pensait voir sur son visage les marques d'une
nature intempérante (voir plus haut). Voici, à
titre indicatif, quelques éléments, qui, sans
être incontestables, permettent de voir sous des aspects
différents la vie étonnante de ce philosophe.
Théorie du somnambulisme
On sait que Socrate passait parfois plusieurs heures immobile,
absorbé dans ses pensées. Platon en a fait une
description dans Le Banquet. On a pu assimiler ces états
a des extases intellectuelles (c'était l'avis des Anciens).
Mais la durée exceptionnelle de ces extases (24 heures
selon Platon) a un caractère excessif qui suggère
que Socrate traversait en réalité des crises de
catalepsie (cf. F. Lélut, Du démon de Socrate
: spécimen d'une application de la science psychologique
à celle de l'histoire). Certaines descriptions révéleraient
ainsi les symptômes du somnambulisme :
« Parmi les travaux et les exercices volontaires par
lesquels Socrate cherchait à s'aguerrir contre la souffrance,
voici, dit-on une des épreuves singulières qu'il
s'imposa maintes fois : on prétend que souvent il restait
debout dans la même attitude, la nuit, le jour, d'un soleil
à l'autre, sans remuer les paupières, immobile
à la même place, les regards dirigés vers
le même point, plongés dans des pensées
profondes, comme isolé de son corps par la méditation.
» (Aulu-Gelle, Les Nuits Attiques)
Aliénation mentale
Les hallucinations auditives de Socrate, que ce dernier attribuait
à un dieu, et qui l'interrompent dans ses paroles ou
dans ses actes, ressemblent, pour les médecins du XIXème
siècle à des symptômes d'aliénation
mentale. En effet, les récits sur certains épisodes
de sa vie montrent des comportements inexplicables, tel que
le fait d'interrompre une discussion, d'agir comme s'il était
seul, puis de reprendre la conversation comme si rien ne s'était
passé.
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